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        Mai 68 : libération, héritage ou grande panne de l’autorité ?



        Mai 68 devait, selon ses slogans, « changer la vie ».

         Cinquante-huit ans plus tard, la France pourrait presque demander le ticket de caisse. 

        Car derrière les affiches colorées, les barricades et l’imagination débordante d’une jeunesse qui voulait renverser les vieilles conventions, une question demeure , qu’avons-nous réellement gagné, et qu’avons-nous progressivement perdu ? 

        Soyons précis , Mai 68 n’est pas responsable à lui seul de tous les maux français. 

        Lui attribuer le chômage, l’insécurité, les difficultés scolaires, la crise familiale ou la défiance politique serait aussi sérieux que d’accuser la météo d’avoir inventé la dette publique. 

        La France a changé sous l’effet de nombreuses forces , mondialisation, désindustrialisation, transformations économiques, révolution numérique, évolution des structures familiales, immigration, construction européenne et décisions politiques prises par des gouvernements de droite comme de gauche. 

        Mais Mai 68 a bel et bien constitué un puissant accélérateur culturel. 

        L’autorité traditionnelle y a été profondément contestée , celle de la famille, de l’école, de l’entreprise, de l’État et des institutions. 

        Cette contestation a produit des libertés incontestables , évolution des droits des femmes, transformation des rapports sociaux, émancipation individuelle, remise en cause de certaines rigidités morales et développement de nouvelles formes de participation citoyenne. 

        Il serait donc absurde de transformer 1968 en épouvantail réactionnaire. 

        Mais une société peut-elle déconstruire toutes ses anciennes règles sans devoir ensuite reconstruire quelque chose ? 

        C’est ici que le débat devient moins confortable. 

        Car la liberté sans responsabilité finit par ressembler à une facture que quelqu’un d’autre devra payer.

         Pendant des décennies, une partie du discours progressiste a parfois considéré l’autorité comme suspecte par nature, comme si toute règle constituait nécessairement une oppression et toute contrainte une atteinte à la liberté. 

        Or l’école a besoin d’autorité pour transmettre, la justice pour être respectée, la démocratie pour fonctionner et la République pour maintenir un espace commun. 

        Une société sans autorité légitime ne devient pas nécessairement plus libre , elle peut simplement laisser les rapports de force occuper le terrain. 

        Et c’est précisément là que surgit le paradoxe français. 

        On réclame davantage de liberté individuelle tout en exigeant toujours davantage de protection collective.

         On critique l’État, mais on lui demande de régler chaque problème. 

        On dénonce les contraintes, puis on s’étonne que plus personne ne respecte certaines règles. 

        On veut l’égalité, mais on refuse parfois les efforts nécessaires pour la construire. 

        On proclame l’autonomie, puis on découvre que vivre ensemble exige quelques limites. 

        Voilà une drôle de révolution , chacun veut être souverain dans son salon, mais personne ne souhaite que le voisin transforme la cage d’escalier en zone autonome. 

        La gauche française est particulièrement confrontée à cet héritage. 

        Une partie de ses forces politiques reste attachée à la mémoire héroïque de 1968, alors qu’une partie de la population lui pose désormais une question beaucoup moins romantique , qui garantit encore l’autorité, la transmission, la sécurité et la cohésion collective ? 

        Refuser cette interrogation au nom du progrès serait une erreur. 

        Mais l’erreur inverse consisterait à idéaliser la France d’avant 1968, qui connaissait elle aussi ses injustices, ses violences sociales, ses discriminations et ses rigidités. 

        Le problème n’est donc pas de choisir entre « avant Mai 68 » et « après Mai 68 » comme on choisirait entre deux menus au restaurant. 

        Le véritable enjeu est de savoir ce que la République veut transmettre aux générations suivantes. 

        La liberté ? Oui. 

        L’égalité ? Oui. 

        La dignité ? Évidemment. 

        Mais également le devoir, la responsabilité, l’effort, la transmission, le respect des règles communes et la capacité à accepter la contradiction. 

        Une démocratie adulte ne devrait pas avoir peur de l’autorité , elle devrait avoir peur de l’autorité arbitraire comme de l’absence totale d’autorité. 

        C’est peut-être là que réside la leçon la plus utile de Mai 68 , une société peut avoir raison de casser certaines vieilles chaînes, mais elle doit ensuite savoir construire les ponts. 

        Sinon, elle finit par contempler ses barricades avec nostalgie tout en se demandant pourquoi plus personne ne sait exactement où va la route. 

        La France n’a probablement pas besoin d’une nouvelle révolution culturelle. 

        Elle a surtout besoin d’un débat honnête sur la liberté et ses responsabilités, les droits et leurs devoirs, l’autorité et ses limites, l’individu et le collectif. 

        Et si cette conversation dérange, tant mieux , une démocratie qui ne supporte plus les questions difficiles ressemble dangereusement à une démocratie qui préfère ses slogans à la réalité.

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