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        CHLORDÉCONE EN GUADELOUPE : ET SI NOUS REGARDIONS AUSSI LA RESPONSABILITÉ LOCALE ?



        Pendant longtemps, le récit du chlordécone a surtout été raconté depuis Paris , l’État aurait autorisé, l’administration aurait tardé, les ministères auraient failli. 

        Ces responsabilités sont aujourd’hui documentées et l’État reconnaît officiellement sa part dans les préjudices provoqués par l’autorisation et l’usage prolongé du chlordécone. 

        Mais une question demeure, plus inconfortable , que s’est-il passé localement ? 

        Car un produit ne traverse pas l’Atlantique tout seul, ne se vend pas tout seul et ne se répand pas dans les plantations par la magie d’un ministère parisien.

         Entre l’autorisation administrative et le produit dans la terre guadeloupéenne, il existait des acteurs locaux. 

        Et certains disposaient d’une information, d’un pouvoir économique ou d’une capacité d’intervention qu’il faut aujourd’hui regarder avec la même rigueur. 

         L’importateur local n’était pas un simple spectateur.

         Les travaux parlementaires établissent que, de 1981 à 1993, le Curlone était commercialisé aux Antilles par la société Vincent de Lagarrigue, qui achetait le produit formulé par la société Calliope. 

        Le rapport parlementaire de 2009 décrit précisément cette chaîne commerciale et industrielle. 

        La question de la responsabilité de l'entreprise et de ses dirigeants ne peut donc pas être effacée derrière la seule responsabilité administrative de l’État , un distributeur qui connaît son marché, ses clients et les conditions locales d'utilisation occupe une place particulière dans cette histoire. 

         Mais il faut aller plus loin que le simple fait d’importer. 

        Les archives de la commission d’enquête parlementaire de 2019 montrent qu’après l’annonce du retrait de l’homologation du Curlone en 1990, une mobilisation s’est organisée pour obtenir le maintien de son utilisation , groupements de planteurs, distributeurs et certains élus sont mentionnés dans les travaux parlementaires. 

        Le rapport parle notamment d’actions concertées entre 1990 et 1993 visant à obtenir des prolongations. 

        Ce point est capital , la poursuite du chlordécone n’a pas seulement été une décision administrative descendante , elle a aussi fait l’objet de pressions et de demandes venues du terrain. 

         Et les élus ? 

        Là encore, soyons précis. 

        Un élu local n'avait pas juridiquement le pouvoir de délivrer ou retirer l'homologation nationale d'un pesticide , cette compétence relevait de l'État. 

        Mais cela ne signifie pas qu'un élu local était sans influence. 

        Les travaux parlementaires documentent l'intervention de responsables politiques antillais dans les démarches visant à obtenir des délais supplémentaires. 

        Une source parlementaire rapporte notamment qu'un député-maire, Guy Lordinot (Martiniquais) , a demandé un sursis de deux ans, accordé par le ministre de l'Agriculture , elle rapporte également qu'Yves Hayot (Martiniquais), alors dirigeant de l'entreprise importatrice Laguarigue et président de la Sicabam, a personnellement fait du lobbying auprès du ministre pour obtenir des dérogations supplémentaires. 

        Ou etaient les politiques locaux de Guadeloupe ?

         Voilà pourquoi il faut résister aux deux récits trop faciles. 

        Dire « tout est la faute de Paris » serait incomplet.

         Dire « tout est la faute des Guadeloupéens » serait tout aussi faux. 

        La réalité ressemble davantage à une mécanique à plusieurs étages , l'État possédait le pouvoir réglementaire , les industriels fabriquaient et commercialisaient , l'importateur organisait l'approvisionnement local , les organisations professionnelles défendaient leurs intérêts économiques , certains élus relayaient ces demandes , les agriculteurs utilisaient le produit  et les services administratifs locaux participaient eux aussi au fonctionnement du système. 

        La commission d'enquête parlementaire a précisément été créée pour examiner ces responsabilités publiques et privées. 

         La question « ils savaient-ils ? » doit également être posée avec prudence. 

        Il serait historiquement imprudent d'affirmer que chaque élu, chaque distributeur ou chaque planteur connaissait à l'époque l'ensemble des conséquences sanitaires et environnementales que nous connaissons aujourd'hui. 

        La science évolue, les connaissances circulent imparfaitement et les normes d'une époque ne sont pas celles d'aujourd'hui. 

        En revanche, les archives montrent que les autorités et différents acteurs disposaient progressivement d'informations préoccupantes sur la toxicité et les risques du produit. 

        Le rapport parlementaire de 2009 souligne d'ailleurs les importantes faiblesses du système français d'évaluation et d'homologation des pesticides avant 2001. 

         La véritable question n'est donc pas seulement : « Qui savait tout ? » 

        Elle est : « Qui savait quoi, à quel moment, et qu'avait-il le pouvoir de faire ? » 

        Cette question est beaucoup plus exigeante, mais elle est aussi beaucoup plus juste. 

        Un citoyen ordinaire ne dispose pas du même pouvoir qu'un industriel. 

        Un planteur ne dispose pas du même pouvoir qu'un importateur. 

        Un conseiller municipal ne dispose pas du même pouvoir qu'un ministre. 

        Et un ministre chargé de l'homologation n'est pas dans la même position que celui qui applique une décision déjà prise. 

        La responsabilité doit donc être proportionnée au pouvoir réel, à l'information disponible et aux actes accomplis. 

         C'est précisément là que la responsabilité locale mérite d'être étudiée sans tabou. 

        Pendant des décennies, la Guadeloupe n'a pas seulement été le territoire où le chlordécone a été subi , elle a aussi été un territoire où le produit a été importé, distribué, vendu et utilisé, dans un système économique dominé par la production bananière.

         Certaines personnes et certaines organisations locales ont défendu la poursuite de son utilisation.

         Les documents parlementaires permettent de le démontrer. 

        Mais cela ne transforme pas collectivement la population guadeloupéenne en responsable de la catastrophe. 

        La population est d'abord celle qui en subit aujourd'hui les conséquences. 

         Il faut donc peut-être changer la question. 

        Au lieu de demander uniquement « Pourquoi Paris a-t-il laissé faire ? », posons aussi : « Qui, en Guadeloupe, connaissait le produit, qui le vendait, qui le défendait, qui en bénéficiait économiquement, qui alertait, qui pouvait s'y opposer et qui a choisi de ne pas le faire ? » Voilà une enquête historique qui pourrait être beaucoup plus dérangeante  et probablement beaucoup plus instructive. 

         Car la justice historique ne consiste pas à déplacer le doigt accusateur d'un territoire à l'autre. 

        Elle consiste à nommer précisément les acteurs, les décisions, les intérêts et les pouvoirs. 

        Si demain nous voulons éviter une nouvelle catastrophe environnementale, c'est cette mémoire-là qu'il faut transmettre , aucune autorisation administrative ne dispense un acteur local de réfléchir , aucun intérêt économique ne devrait faire taire une alerte  et aucun élu ne devrait oublier que représenter une population signifie aussi défendre son avenir, y compris lorsque cet avenir se mesure en décennies plutôt qu'en mandats. 

         Le chlordécone nous laisse ainsi une leçon sévère , un poison peut entrer par un port, passer par une entreprise, être défendu dans des bureaux, répandu dans des champs et finir dans la mémoire d'un peuple. 

        À chaque étape, quelqu'un avait une part de pouvoir.

         La vraie question est de savoir ce que chacun en a fait. 

         Sources principales : Loi du 12 juin 2026 - Légifrance - Rapport parlementaire sur les pesticides aux Antilles - Rapport du Sénat sur la chlordécone - Dossier officiel chlordécone - Préfecture de Guadeloupe.

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